Resumé
Le trajet migratoire imposé par l’exil paraît souvent simple : il y a eu torture, violation des Droits Humains, la victime quitte son pays et trouve asile dans un autre pays. Quoi de plus simple ? Le raconter aidera la victime à « se libérer ». C’est sans compter sur le pouvoir de la torture qui fait taire, c’est oublier que le trauma vient impacter le récit, c’est méconnaître les conditions d’accueil peu « apaisantes » faites le plus souvent aux victimes au terme de CE « voyage ».
The migratory journey may look simple: there was torture, violation of Human Rights, the victim left his country and found asylum in another one. What could be easier? To talk about this trip will help the victim to feel free. This is forgetting the power of torture that forbids the victims to talk about it, this is forgetting that trauma smashes the story; this is being unaware of the non peaceful accommodating conditions, offered most of the time to the victims, at the end of THIS trip.
Faire parler !
en AVONS-NOUS les moyens?
Je me pose toujours ces questions : pourquoi ma famille ? Pourquoi eux ? Pourquoi nous ?
J’ai dû fuir mon pays à cause des persécutions faites à l’ensemble de ma famille. Plusieurs membres de ma famille ont été assassinés par l’armée.
Mon arrivée en France a été marquée par des conditions difficiles : je suis arrivé dans un pays où je ne connaissais rien. J’étais à la fois soulagé d’avoir fui, mais également très inquiet par ce qui allait se passer.
Durant toutes les étapes de mon arrivée en France, que ce soit lors de ma détention à Roissy, le tribunal administratif de Roissy, les périodes où j’étais soit hébergé, soit sans domicile fixe, mes réussites, mes échecs, je gardais toujours l’image de ma famille.
Dans un pays où je ne connaissais rien, ni la langue, ni les procédures administratives, les choses allaient être laborieuses.
Entre mon dossier à l’OFPRA (Office Français de Protection des Réfugiés et Apatrides) et les rendez-vous à la préfecture pour renouveler mon titre de séjour, il s’agissait d’un combat quotidien. Parfois, les responsables administratifs me prenaient pour un « simple immigré », mais malgré ces difficultés, je suis plutôt content d’être ici, d’être en sécurité.
La question du logement est également une question difficile : ne pas avoir de toit, ne pas avoir un endroit pour dormir est une chose qui fait peur à n’importe quel être humain.
Même si j’ai passé plusieurs mois sans domicile fixe, j’ai eu la chance de trouver un hébergement social dans un hôtel grâce à une association et à un centre de santé pour victimes de torture.
Cependant, mon assistant social m’a proposé deux solutions, qui pour moi étaient deux problèmes : ou partir m’installer dans un centre à Toulouse ou quitter l’hôtel.
J’ai décidé de rester à Paris pour suivre mes soins avec le docteur qui me suivait.
J’ai été suivi par un médecin thérapeute et cela m’a beaucoup aidé durant cette période difficile de ma vie. Ses interventions et son soutien ont été remarquables, et grâce a lui et à son équipe médicale j’ai survécu à une période où je croyais être seul contre le monde entier.
J’ai obtenu le statut de réfugié et dès lors j’ai suivi des cours de français afin de mieux m’intégrer dans la société. Quelques jours après avoir terminé ma formation j’ai trouvé du travail dans un cabinet d’avocat.
Ce statut de réfugié m’a permis d’avoir une certaine liberté et de pouvoir continuer ma vie.
J’avais 21 ans, j’en ai 29 aujourd’hui (…).
USA, juillet 2007.
Qu’est-ce qui est dit dans ce « récit » ? Ce qui est décrit, est-ce bien ce que nous nous attendons à lire de l’histoire d’un trajet migratoire qui mène de la Sierra Leone aux USA, avec une longue « escale » en France ?
Qu’est-ce qui est dit des traumatismes ? De la sur-victimisation qui ponctue le trajet migratoire d’un point jusqu’à un autre, vers cet autre point, inconnu, variable, instable après une route improbable ?
Certains épisodes pour nous « anodins » sont détaillés : le choix d’aller en province ou le refus… Certains épisodes majeurs (de notre point de vue) sont tus, notamment l’itinéraire qui a conduit en France ou les raisons mêmes qui ont amené à faire ce trajet.
Pourquoi ? Parce que je pense qu’ils relèvent de l’indicible, qu’ils ont à voir avec l’effraction de l’intime, de cette enveloppe que la thérapie essaie de réparer, de restaurer.
Un autre patient expliquait : « Si l’oubli est indispensable pour reprendre le cours de la vie, il se dissimule dans les remous de la censure interne […] J’ai parfois envie de dire à mes interlocuteurs : comment, après tant de souffrances, exigeriez-vous de moi la cohérence d’antan ? J’ai horreur de raconter. Ne me demandez donc pas de recréer avec des mots ce que j’ai subi des jours, des semaines et des années durant. […] Si l'on me demande de raconter, je vais sélectionner les événements les moins douloureux, pour ne pas saigner de l’intérieur. »
L’exil ou la mort ?
Toutes les personnes que nous rencontrons, que nous accompagnons, autant que faire se peut, à un moment donné de leur trajet migratoire, ont un point commun : la nécessité de l’exil.
Aucune d’entre elles n’a choisi de quitter son pays pour demander l’asile. Victimes de la guerre, de la terreur, de la torture, ces hommes, ces femmes et ces enfants ont fui pour tenter de préserver leur vie. L’exil n’a pas été pour eux une alternative, mais une impérieuse nécessité, vitale.
Les « profils » sociaux des patients dans leurs pays d’origine sont eux aussi extrêmement variables. Commerçants, artisans, hommes politiques, agriculteurs ou médecins, les professions sont variées, le point commun entre tous étant que les conditions de vie dans le pays d’origine étaient généralement (et à des degrés divers) satisfaisantes, voire très confortables.
Ces « exilés » ont un autre point commun : l’unicité, la singularité de leur récit, de l'histoire de leur trajet migratoire. Chaque homme, femme ou enfant qui a subi la torture réagit selon sa personnalité propre. L’intensité de son traumatisme, tout comme sa capacité à se reconstruire, ne sont pas uniquement fonction de la virulence des actes de barbarie qui ont été perpétrés contre lui.
Il existe un tronc commun de symptômes, que nous verrons plus loin en détail, comportant troubles du sommeil, troubles de la mémoire, irritabilité, angoisses, etc., symptômes permettant d’identifier un syndrome de stress post-traumatique, mais il n’existe à l’évidence pas un ou des cas-types, pas un trajet migratoire qui ressemble à celui de l’autre. C’est pourquoi, au-delà des symptômes souvent observés, il n’est pas possible de dresser le profil standard d’un patient parce qu'il existe en fait autant de cas particuliers que d’individus.
Il est de notre devoir de continuer à offrir à toutes ces personnalités hors du commun que j'évoque ici, une possibilité de se reconstruire ; leur permettre de continuer à croire, même si c'est un fol espoir, que le monde n’est pas que de violence; que la confiance peut ne pas être un mot vide de sens ; que, pour les enfants, les adultes peuvent, et doivent, être protecteurs ; que la raison du plus fort, du plus méchant n’est pas forcément la meilleure et que l'on peut être simplement fort et gentil. Les pièges que tendent les pouvoirs de l’horreur sont terribles.
Comment refuser à ces « migrants » ce que l’on glorifie comme étant à l’origine des USA ou de l’Australie par exemple ?
Un choix non choisi !
Qui dit trajet migratoire dit immigration. Changement de pays et tous les bouleversements qui vont avec. Mais quand ce trajet n’est pas un choix, comment le vivre et, encore plus difficile sans aucun doute, comment le raconter ?
En effet, on nous parle d’immigration choisie, mais ont-elles le choix ces personnes qui fuient dictatures et atteintes aux Droits humains sous toutes les formes possibles ?
N’ayant pas choisi l’exil, ayant tout perdu dans ce départ souvent précipité, un réfugié politique, une victime de torture n’a pas d’autre possibilité, pour rester en vie, que de venir « chez nous ». Ce qui caractérise sûrement le mieux son trajet migratoire c’est l’absence de choix. Comment parler de choix quand les alternatives sont soit la clandestinité, soit la cellule et la torture, soit la mort ? Entre la vie difficile et la torture, si alternative il y avait, elle serait vite résolue. Ce qui devient vite une évidence lors de la rencontre avec ces personnes qui ont entrepris un exil forcé, c’est que si le choix existait et était autre que celui de retourner vers une mort quasi certaine, si la possibilité du retour dans la dignité et la sécurité existait, elles rentreraient toutes dans leur pays !
Ces courageuses victimes que je rencontre quotidiennement depuis quinze ans maintenant avaient quasiment toutes dans leur pays, avant que les problèmes ne s’abattent sur elles, une vie tout à fait correcte, souvent enviable. Qu’ils soient commerçants, médecins, enseignants, procureurs, étudiants ou fonctionnaires, etc., ces patients jouissaient dans leur immense majorité d'un niveau de vie tout à fait satisfaisant, et qui, de toute façon, était très nettement supérieur à celui qui leur est imposé dans notre pays. Ce n’est pas l’envie de vivre dans la rue, en urgence sociale ou même en foyer qui les a fait venir.
Ils n’ont pas choisi ce type de vie… Ils ne nous ont pas choisis, pas plus qu'ils n'ont choisi la guerre, la terreur, la torture, tous ces traumatismes majeurs qui les ont envoyés vers nous. Dans ces temps troublés où l’on nous parle de choisir les immigrants qui seraient autorisés à venir sur notre sol, il est important que nous continuions à venir en aide à ces patients adultes mais aussi aux trop nombreux enfants, qui n’ont pas choisi la terreur, qui n’ont pas choisi d’assister à des massacres, qui n’ont pas choisi de devoir s’exiler, ou qui ont dû suivre leurs parents en exil.
Comme me l'expliquait si bien une patiente: « Même pauvre au pays, vous êtes moins pauvre qu’ici…. Au pays, ça allait et ça n’aurait jamais été comme ça. Quand on n’a rien, il y a toujours un moyen ».
Il n’y avait, le plus souvent, pas de "bon choix" pour eux, il n’y avait pas de choix du tout, ou tout au moins pas de choix autre que fuir. L’exil n’est malheureusement dans la grande majorité des cas, pour nos patients, adultes ou enfants, que LA solution de la vie. Le moyen de survivre, d’échapper à la mort dans une geôle, dans un massacre, dans une salle de torture… ou de croupir des années en prison, et dans quelles conditions, la surpopulation carcérale dans ces pays étant telle qu’il faut choisir entre qui s’allonge et qui doit rester debout, sans parler des « sanitaires » !
Tordre le cou… aux idées reçues !
Croire que cet exil est en rapport avec une recherche de travail, d’un « mieux-être » ou pour « venir manger le pain des Français » est une absurdité : l’étude systématique que j’ai menée depuis deux ans auprès de tous les patients demandant une première consultation au centre de santé Parcours d'Exil montre en effet que ce n’est certainement pas là que se situe la raison première de leur exil.
Nos patients ne viennent pas en France pour y chercher une meilleure situation économique ou sociale car les adultes avaient dans leur immense majorité un travail qui leur assurait un train de vie qu’ils ne retrouvent pas en France et que peu d’entre eux retrouveront, même si le statut de réfugié, et donc le droit au travail, leur est reconnu. À cause de la non-équivalence de la plupart des diplômes, il faudrait reprendre des études de médecine, de droit ou autres, ce qui est impossible lorsqu’il est impératif de trouver de quoi vivre et faire vivre sa famille, à plus forte raison quand on a 40 ans et qu'aux difficultés inhérentes à la condition de victime de torture s’ajoutent les discriminations du monde du travail qui s'appliquent à l’ensemble de la population (fondées sur le sexe, l’âge, l’origine). Il ne faut pas oublier non plus que le traumatisme laisse des séquelles qui rendent l’apprentissage et l’insertion professionnelle beaucoup plus difficiles ; tourner la page n’est pas si simple !
Des chiffres que j’ai relevés se dégagent les constations suivantes :
68,52% des nouveaux patients primo-arrivants au centre de soins Parcours d'Exil avaient un travail stable dans leur pays, d’ailleurs le leitmotiv habituel est : « Tout allait bien, on avait une bonne situation ». 91,22% des patients avaient une activité ; pour ceux qui ne déclarent pas d’activité purement professionnelle : 5,78% étaient des enfants en bas âge et 3% seulement étaient des femmes au foyer (est-ce qu’il est licite de considérer qu’être femme au foyer n’est pas une activité ?)
Il est à noter que parmi les actifs 22,7% suivaient des études qu’ils ont donc été interrompues, et que beaucoup ne pourront jamais reprendre.
Pour ceux qui ne déclarent pas d’activité purement professionnelle : 5,78% étaient des enfants en bas âge et 3% seulement étaient des femmes au foyer (est-ce qu’il est licite de considérer qu’être femme au foyer n’est pas une activité ?)
Ces chiffres globaux se décomposent comme suit pour l’année 2007:
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147 |
commerçants |
31,48% |
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106 |
étudiants ou élèves |
22,70% |
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73 |
ouvriers et employés |
15,63% |
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47 |
techniciens, cadres supérieurs, professions libérales, chefs d'entreprise |
10,06% |
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27 |
enfants en bas âge |
5,78% |
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16 |
enseignants |
3,43% |
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14 |
femmes au foyer |
3,00% |
|
12 |
agriculteurs, pêcheurs |
2,57% |
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10 |
fonctionnaires |
2,14% |
|
6 |
militaires ou policiers |
1,28% |
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3 |
journalistes |
0,64% |
|
2 |
sportifs |
0,43% |
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1 |
artiste |
0,21% |
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1 |
politicien |
0,21% |
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2 |
autres professions |
0,43% |
|
|
Soit un total de 467 |
100,00% |
En 2007 ce furent donc 467 nouveaux patients qui ont été accueillis contre 507 en 2006, cette baisse résultant de la volonté de ne plus accroître le nombre de nouveaux patients reçus, faute de praticiens pour les recevoir avec des standards de qualité.
En effet, dans la même période, la file active de patients déjà suivis durant les années précédentes est passée de 323 en 2006 à 430 en 2007. La priorité a donc été donnée aux patients déjà suivis. Au total, un peu moins de 900 patients (897) furent donc reçus au cours de 2007.
Néanmoins, la limitation du nombre de nouveaux patients n’a pas été appliquée aux demandes de mineurs, et en particulier de mineurs isolés, car depuis des années il m’est évident qu’une demande de soins par un adolescent ou une adolescente, ne peut attendre.
La répartition par sexe des patients ayant sollicité un premier rendez-vous en 2007 confirmait la tendance des années précédentes, à savoir, la « féminisation » des demandes de nouveaux patients.
En effet, pour la première fois, le pourcentage d’hommes reçus pour un premier rendez-vous passait sous la barre des 60% (278 hommes).
En revanche, les chiffres sur la totalité des patients accueillis montrent encore un nombre plus important d’hommes
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Nouveaux patients |
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Patientèle |
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Hommes |
59% |
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Hommes |
64% |
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Femmes |
61% |
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Femmes |
36% |
La moyenne d’âge des patients primo-arrivants au centre est restée assez stable et se situe à 27,48 ans (26,32 ans en 2006).
90,5% des nouveaux patients ont moins de 40 ans.
75 mineurs (16%) ont été reçus pour la première fois au cours de l’année 2007 dont 28 mineurs isolés.
Pour ce qui est de la file active: La moyenne d’âge est ici de 28,68 ans.
132 mineurs ont été suivis tout au long de cette année.
Situation administrative des patients par rapport au Droit d’asile
Le nombre de patients demandant une première consultation qui sont détenteurs d’une carte de réfugié ou régularisés quant à leur séjour en France a continué à baisser avec seulement 7,92% de patients dans ce cas.
Nous avons appris au fil de l’année 2007 que 73 patients (contre 83 en 2006, soit une baisse de 12%) s’étaient vu attribuer un titre de séjour sur notre sol. Là encore ce chiffre est caractéristique d’une diminution constante du nombre de personnes se trouvant en situation stable et qui viennent consulter.
Il faut bien évidemment pondérer ce chiffre car il correspond à un nombre plancher. Tous les patients ayant reçu au cours de l’année un titre de séjour, quel qu’il soit, ne sont pas comptabilisés. Certains ont interrompu leur prise en soins pour de multiples raisons (nécessité de suivre une formation, de trouver un travail, levée de l’angoisse administrative permettant de ne plus sentir le besoin de venir en consultation, arrêt de la thérapie, et même oubli de signaler la nouvelle, etc.).
Origine géographique des patients
Nous avons reçu en 2007 des patients venant de 62 pays différents.
Comme les années précédentes, une très grande majorité d’entre eux venaient du continent africain : 85,17% de la file active contre 83,73% des nouveaux patients. Ce n’est pas en soi une grande surprise car, malheureusement, nombre de régimes en Afrique s’apparentent de façon plus ou moins déguisée à des dictatures, allant de réelles tyrannies où la dictature règne en maître jusqu’à des pays apparemment plus « fréquentables » mais dont les régimes autoritaires, en place depuis des dizaines d’années, masquent de façon plus adroite leur caractère totalitaire et le recours à la terreur comme arme de gouvernance.
Les autres patients reçus au centre de soins Parcours d'Exil venaient :
pour 6% (10,92% des nouveaux patients) d’Europe et d’ex-URSS, pour 7% (4,71% des nouveaux patients) d’Asie,
0,89% patients (0,64% des nouveaux patients) avaient cherché asile en France en ayant quitté le continent américain ; ils étaient originaires en très grande majorité de Haïti.
Comme les années précédentes, la Guinée Conakry (36% de notre file active) venait largement en tête pour le nombre des ressortissants reçus. Ceci traduit la situation catastrophique de ce pays en matière de respect des Droits Humains ; situation que nous avons maintes fois tenté de dénoncer.

Arriver au centre de santé Parcours d'Exil
144 des nouveaux patients (soit 30.83%) ont été reçus en 2007 au centre de soins alors qu’ils étaient arrivés en France dans le courant de cette même année.
Au total 65,73% des nouveaux patients reçus au centre de soins Parcours d'Exil en 2007 étaient arrivés en France en 2006 ou en 2007.
Les patients nous sont adressés de plus en plus par les acteurs du champ de la demande d’asile.
En effet, en 2007, seuls 15,63% (contre 22,7% l’année précédente) des nouveaux patients nous ont été adressés par le « bouche-à-oreille » ; 84,37% ont donc été orientés vers le centre par des professionnels.
Ceci explique que 2 patients seulement pour toute l’année, c’est-à-dire 0,43% des demandes… aient dû être réorientés vers d’autres structures, les situations de ces demandeurs ne correspondant pas aux objectifs de l’association.
Un problème majeur : l’hébergement
La situation du logement des patients reste tout aussi préoccupante que les années précédentes. La précarisation ou le recours à des situations palliatives peu satisfaisantes persiste. Il est ainsi indispensable de rappeler que le logement chez des compatriotes ne s’apparente pas à la fraternité, idée trop fréquemment acceptée pour se rassurer, mais relève souvent d'un esclavagisme moderne déguisé sous les oripeaux de l’assistance fraternelle.
-Parmi nos nouveaux patients, seuls 175, soit 37,5%, bénéficiaient d’une relative, mais temporaire, sécurité en étant logés dans des foyers d’hébergement (CADA, CPH et foyers pour mineurs).
-282 patients (soit 60,4% d’entre eux) étaient soit tributaires des aléas de l’urgence sociale et du Samu social, soit, plus simplement, à la rue.
-Seuls 10 patients (2%) résidaient dans leur logement personnel.
La localisation géographique des nouveaux patients :
Le pourcentage de patients primo-demandeurs de soins résidant en province s’est accru dans la deuxième partie de l’année.
Il est à noter qu’une fois connue l’ouverture effective sur Lyon du centre ESSOR (projet dont Parcours d’Exil est le maître d’œuvre), il a été nécessaire de limiter là aussi le nombre de nouveaux patients et d’ouvrir une liste d’attente.
Ceci vient confirmer que les besoins sont très loin d’être couverts par les offres de soins.
La situation familiale : un bouleversement
L’éclatement de la structure familiale est un autre problème important auquel nos patients ont à faire face et qui est un résultat direct de l’exil et des conditions catastrophiques de leur départ.
De 84% de patients vivant en famille au pays, ils ne sont plus que 10% à vivre en famille une fois arrivés sur le sol français. Témoins ces chiffres édifiants relevés tout au long de l’année 2007
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Situation familiale au pays |
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Seul(e)s |
9% |
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Couple sans enfant |
4% |
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Couple avec enfant(s) |
84% |
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Famille monoparentale |
3% |
En contre-partie, si 9% vivaient seuls dans leur pays, ils deviennent 80% à se retrouver en France isolés de leur famille et seuls.
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Situation familiale à l'arrivée en France |
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Seul(e)s |
80% |
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Couple sans enfant |
1% |
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Couple avec enfant(s) |
10% |
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Famille monoparentale |
9% |
Cette inversion complète des données est un autre dégât collatéral catastrophique de la torture et du trajet migratoire qu’elle impose.
Se soigner « sans le savoir »
Le groupe Insertion créé par l’association en 2003 accueille des patients qui bénéficient d’enseignements et d’activités variés. Il est destiné à être le prolongement de la prise en soins pour permettre une insertion réussie. Comme pouvait le faire Monsieur Jourdain, notre but est, outre l’acquisition de connaissances, de permettre à nos patients de se soigner « sans le savoir ».
L’entrée dans le groupe se fait sur proposition des médecins après consultation des différents intervenants qui ont à recevoir les patients concernés par ces activités.
La prise en soins s’accompagne des activités dans le cadre du groupe Insertion : sont proposés non seulement des cours dans des matières dites « fondamentales » (français, conversation française, histoire, mathématiques, instruction civique, informatique, anglais informatique) mais aussi des activités comme l’art-thérapie, des visites de musées, des cours de musique et des concerts.
Ces activités « culturelles » sont destinées à faciliter l’insertion des patients par la découverte ou l’approfondissement de connaissances. Le partenariat mis en place avec l’Orchestre de Paris permet également de faire bénéficier, une fois par mois, cinq patients de places de première catégorie à la Salle Pleyel.
Tout en restant un outil thérapeutique tout à fait remarquable, aussi bien pour ses résultats au niveau de la resocialisation que pour la restitution d’un sentiment de valeur en soi, ce groupe Insertion permet aux patients qui le composent d’apprendre et de se «soigner sans s’en rendre compte ». Ils réapprennent, en particulier, à vivre en groupe, à respecter un cadre, des horaires, les opinions des autres, toutes choses que la migration ayant pour cause le non-respect des Droits fondamentaux, a pu faire voler en éclats !
Ce travail de groupe permet aussi de mieux appréhender la notion d'un État de Droit ainsi que les différences culturelles entre le pays d'origine et la France, tout en tenant compte des difficultés liées aux séquelles du traumatisme (difficultés de concentration et de mémorisation, dissociation, asthénie, dépression, symptômes qui entrent tous, dans le cadre de ce nous avons décrit plus haut sous le vocable « générique » de syndrome de stress post-traumatique).
L’objectif est donc de créer un espace propice à l’échange, à la mise en commun de nouveaux acquis, d’éviter une mise en échec et de permettre aux patients, une fois la thérapie avancée et les séquelles psychiques levées, de faire une entrée « apaisée » dans un processus d’apprentissage classique. Il se crée au sein du groupe Insertion un équilibre entre la diversité des connaissances apportées par les enseignements et l’apprentissage de nouveaux moyens de « défense ». Moyens qui aideront les participants à faire face aux obstacles et défis qu'ils rencontrent et rencontreront au quotidien. Tous ces éléments (confiance en soi, capacité à se projeter dans l’avenir, dignité retrouvée, bonne santé physique et psychique) sont nécessaires, voire indispensables, pour qu’une fois la situation administrative stabilisée, les patients puissent, ayant acquis les bases qui leur permettent de vivre en autonomie sur notre sol, s’investir pleinement dans un projet et ainsi trouver et assumer une position de citoyen.
Un trajet migratoire « en famille
Le demandeur d’asile ou le réfugié porte souvent seul le statut de « victime » et les autres membres de la famille, même s’ils ont été eux-mêmes, comme c’est souvent le cas, également victimes de harcèlement, de sévices, voire de torture, se taisent. Combien de parents m’ont raconté leur arrestation brutale, accompagnée de sévices, de viols contre l’épouse, avec l’assurance que les enfants « n’avaient rien vu », rien subi. Et puis au détour d’un entretien « seul à seul », parfois entre deux portes, on découvre que les enfants savaient, ont vu, entendu que l’épouse avait été persécutée pendant toute l’incarcération du mari.
Chacun se tait pour protéger l’autre, persuadé que sa souffrance n’est pas « à la hauteur » de celle du martyr reconnu. Comment ajouter sur SES épaules le fardeau de MES problèmes ? Comment lui dire que c’est par SA faute que tout cela nous est arrivé ? Décidément la torture fait bien taire !
En effet, contrairement à une idée entretenue par les tortionnaires de tous poils et remise au goût du jour dans la lutte contre le terrorisme, la torture ne fait pas parler, elle sert avant tout à faire taire !
Les pouvoirs qui en usent, ceux qui la réinstaurent, ont besoin de convaincre l’opinion que la torture était une nécessité politique : elle permettrait d’obtenir des renseignements et, comme le défendait encore il n’y a pas si longtemps le général Paul Aussaresses, elle terrorise les populations. Ce général a, lui, "avoué" sans contrainte : "c'est efficace, la torture, la majorité des gens craquent et parlent. Ensuite, la plupart du temps, on les achevait. […] Est-ce que ça m'a posé des problèmes de conscience ? Je dois dire que non".
Je ne m’étendrai pas sur les non-problèmes de conscience de M. Aussaresses, mais plutôt sur l’efficacité de ses théories : un des premiers patients que j’ai rencontrés en 1994 m’a affirmé qu’il était prêt, sous la torture, à confesser avoir tué le Christ et J. F. Kennedy… Nombre de patients disent avoir signé n’importe quoi, même des aveux qu’ils savaient susceptibles de les conduire à une condamnation à mort, au terme d’un procès truqué. Aveux qui ne viendraient qu’étayer un verdict joué d’avance et dont ils constitueraient la pièce maîtresse et... pipée. Et pourtant, on entend, jusque dans des séries télévisées américaines, que la torture servirait à obtenir des informations. Or, les États-Unis, qui la légalisèrent en 2006, dans le cadre de leur lutte contre le terrorisme, sont particulièrement bien placés pour savoir que la CIA et le FBI ont obtenu une bonne part de leurs plus précieuses informations de transfuges volontaires des organisations terroristes.
Tant qu'à cultiver le terreau de l'infamie, il est moins inhumain de recourir à la corruption.
Quant au système de terreur que la torture vise à instaurer, il comporte une faille : pour l'établir, il faut en effet faire savoir aux populations que la torture existe ; pour cela, il faut donc libérer des torturés. La victime épargnée et relâchée devient alors involontairement messagère de l’horreur, publicité vivante de ce qui peut arriver si on manifeste, si on s’oppose, si on garde ses champs fertiles, si on n’est pas du parti au pouvoir… etc. Quand la victime rentre chez elle, « changée », méconnaissable, porteuse des séquelles physiques et psychologiques, elle fait peur à son entourage, à ses voisins, à tout un quartier. Le silence s'installe.
Les tortionnaires ne peuvent imaginer que la torture discrédite aussi les autorités qui les dirigent. Comment, dans les années soixante, parler de démocratie en France alors que l’armée, comme l’affirme le Général Aussaresses qui était en 1957 coordinateur des services de renseignements militaires à Alger auprès du général Massu, utilisait la torture et que celle-ci "était tolérée, sinon recommandée" par le pouvoir politique ?
Le terme de démocratie n’a plus sa place ; peut-être que celui de "démocrature" serait plus adapté.
L’efficacité de la torture ne se situe pas dans les « aveux » arrachés, dans l’absurdité des « informations » obtenues, mais bien dans le discrédit qu’elle fait peser sur une nation. La torture pratiquée en Algérie a été et reste encore d’un « coût » symbolique exorbitant. Ruineux. La torture reste « collée » à l’évocation de la guerre d’Algérie. Il est clair qu’elle fait un travail de sape dans les structures même de l’État qui la tolère, l’encourage, l’utilise. Elle oblige à des mensonges officiels qui viennent recouvrir d’autres démentis, d’autres mensonges. Elle contraint à des mesures aux antipodes de la démocratie et de la liberté d’expression. Le livre témoignage d’Henri Alleg « La question » fut interdit lors de sa publication en 1958, ce qui eut pour effet, là aussi « contreproductif », d’en faire un best-seller dans ses versions traduites en allemand ou en anglais...
Depuis des siècles, la pratique de la torture est collée à l’image de la tyrannie, des régimes oppresseurs, à l’arbitraire ; à l’inverse la suppression de ces méthodes brutales s’attache aux « siècle des lumières », à l’humanisme, à la démocratie.
La torture et les atteintes graves aux Droits Humains sont pour nos patients les causes du trajet migratoire. Nul ne peut admettre que ces pratiques criminelles qui foulent aux pieds la notion même d’être humain, qui se situent hors de tout respect et très loin de la plus simple humanité, puissent être considérées comme "inévitables".
Qui s’y résout s’en rend complice.
Toutefois, si la torture présente l'inconvénient d'être et de rester, sans l’ombre d’un doute, l’arme la plus efficace (et dans une logique de marché, la moins chère, donc la plus rentable) contre la démocratie, dans la même logique, il est évident qu’elle ne "coûte" rien à supprimer…
La torture est par essence « incroyable » donc indicible. Comment la décrire pour éviter au lecteur une traumatisation par les mots et les images qui ne manquent pas de s’y associer, peut-être en reprenant un extrait du texte rédigé par Maître Robert Badinter en préface de Terres Inhumaines, préface qui est un résumé de ce qu’est la réalité de la torture :
L’être humain est d’abord corps. Et ces corps martyrisés, dans ces pages brûlantes donnent son sens à la lutte contre la torture. Ces femmes et ces hommes ont connu le pire, sous des régimes et des cieux divers, comme s’il existait à travers les temps et les sociétés, une internationale de la torture.
Leur récit nous prend à la gorge. Ils ont enduré coups, brûlures, viols, étouffements, ruptures d’os et de tendons, privations de soins. À travers eux, nous vivons toutes les pratiques sophistiquées ou brutales de la violence physique ou morale sur l’être humain, qu’on veut faire souffrir jusqu’à la mutilation ou la mort pour lui arracher un secret ou simplement parce qu’il est l’Autre, l’être qui doit payer de son corps ou sa vie l’indignité d’être différent ou proclamé tel. Et aussi, les tortures plus subtiles qui visent à détruire psychologiquement l’être humain, en l’atteignant dans sa dignité, en ruinant en lui tout respect pour lui-même et pour les autres. Toute la panoplie du sadisme et de la cruauté se déploie dans ces tortures et demeurent inscrites dans la chair et dans l’âme de ces victimes.
Je pense que ceci résume de façon « soft » ce que traversent nos patients dans les « terres inhumaines » qu’ils ont eu à arpenter.
De tels traumatismes ne peuvent ni être, ni rester sans conséquences sur les personnes qui entament, effectuent et achèvent un trajet migratoire. En effet, les troubles psycho-comportementaux sont une séquelle directe de l’atteinte aux Droits fondamentaux de l’Homme, ils sont présents chez ces « migrants » qui espèrent trouver paix et sécurité au terme de ce périple. Ces signes peuvent ne pas être reconnus comme tels par leurs interlocuteurs, car masqués derrière une symptomatologie parfois banale : nervosité, sautes d’humeurs, cauchemars, maux de têtes, troubles de la concentration, etc., ou derrière des troubles plus «dérangeants» pour l’entourage tels que l'apparition de réels syndromes dépressifs plus «démonstratifs », mais aussi de comportements violents en direction des personnels, des intervenants ou contre des membres de leur famille ; c’est le plus souvent à ce stade que les patients nous sont adressés, mais malheureusement, ces symptômes sont souvent confondus avec des manifestations psychiatriques et les patients sont alors mal orientés.
Cet « aiguillage défectueux » vient encore renforcer l’idée qui couve très souvent dans l’esprit des patients qui pensent « qu’ils deviennent fous ».
Quelle symptomatologie rencontrons-nous le plus souvent ?
→ La maltraitance intrafamiliale :
C’est en exil qu’apparaît la maltraitance « non-structurelle ». Ces troubles psycho-comportementaux, parfois vécus par les patients comme un signe de « leur folie », sont dans la majorité des cas à l'origine des violences intrafamiliales, ou viennent en augmenter gravement l’intensité. Une particularité remarquée dans les soins que je peux apporter à des familles maltraitantes en France : souvent chez les exilés, la demande d’aide thérapeutique est motivée par l’incompréhension devant la violence dont ils font preuve envers leurs enfants ou leur conjoint et dont ils souhaiteraient vivement se débarrasser. Ces cas démontrent que la violence subie à l’âge adulte, aussi bien que celle subie dans l’enfance, risque toujours de s’exprimer par la suite à l’encontre des plus faibles et des plus proches.
→ La déchéance sociale :
Comme nous l’avons vu, toutes ces victimes que nous recevons avaient, dans leur pays, une vie plus que correcte avant que les problèmes ne s’abattent sur eux. Qu’ils soient commerçants, médecins, enseignants, procureurs, étudiants ou fonctionnaires, etc. ils jouissaient dans leur immense majorité d'un niveau de vie tout à fait satisfaisant. Je ne vois, sur un total de 6000 patients reçus qu’une infime minorité d’adulte qui ait été en mesure de récupérer un niveau de vie approchant peu ou prou celui qu’ils avaient dans leur pays.
Il est parfaitement licite de considérer comme une revictimation, une fois le statut de réfugié obtenu, le fait de ne pas trouver de travail correspondant à ses diplômes. De devoir accepter pour survivre de ne pas poursuivre des études et de se retrouver à faire un travail que l’on peut considérer comme disqualifiant en comparaison avec celui effectué, ou envisagé, dans son pays d’origine.
Le prix à payer pour avoir fait le choix de la vie est très élevé. Si l’exil n’est dans la grande majorité des cas pour nos patients, adultes ou enfants que LA solution de la vie, il est aussi, malheureusement, synonyme de dégringolade dans l’échelle sociale. Il oblige souvent à entreprendre le difficile apprentissage d’une nouvelle langue, voire d’une nouvelle écriture, et l’expérience montre ce que cela peut parfois avoir d’infantilisant de se retrouver à 40 ou 50 ans, dans une classe à ânonner B, A, BA ! d’autant plus difficile que la mémoire est déjà encombrée par tous les souvenirs traumatiques.
Comme cet exil est de plus quasiment toujours sans espoir de retour. Il y a un travail de deuil très spécifique à faire, sur ce plan-là, avec ces familles, qui sont des « victimes collatérales » aussi de la déchéance sociale.
Des symptômes communs !
Il existe aussi des « symptômes » marquants qui sont repérés quasiment chez tous les patients que nous recevons, Depuis le développement de la victimologie, le terme le plus souvent utilisé pour désigner le syndrome présenté par les victimes est l’ESPT, État de Stress Post-Traumatique, on parle aussi de PTSD, Syndrome de Stress Post-Traumatique.
Ce syndrome regroupe des symptômes apparaissant après une période de latence variable, allant de quelques jours à plusieurs mois, voire parfois des années. Les symptômes couramment décrits sont les suivants :
- des troubles de la mémoire et de la concentration ;
-des troubles du sommeil souvent importants, à type d’insomnies et de cauchemars ;
- un syndrome de répétition, se traduisant par l’irruption répétitive de reviviscences traumatiques et aggravé après une exposition à des événements ou des éléments qui rappellent le traumatisme ;
- un syndrome d’évitement, par lequel la personne tente d’éviter tout ce qui lui rappelle l’événement (comme d’en parler, ce qui vient conforter l’hypothèse que le trajet migratoire ne peut faire l’objet d’un récit) et tente même d'esquiver toute émotion ;
- des troubles dissociatifs ;
- une tendance à l’isolement social et relationnel ;
- un état « sur le qui-vive » permanent ;
- des troubles du caractère à type de nervosité et d’irritabilité, des troubles dépressifs ;
- des troubles de l’alimentation, des troubles addictifs ;
- des troubles psychosomatiques.
Une place particulière doit être réservée à deux mécanismes de protection qui se révèlent par des symptômes qui viennent gêner en permanence la vie de ceux qui les ont développés : ce sont les troubles dissociatifs et l’identification à l’agresseur.
Les troubles dissociatifs
Le débordement psychique et l’expérience de l’impuissance à éviter la catastrophe incitent la victime, et tout particulièrement l’enfant, à se modifier lui-même à défaut de pouvoir modifier l’environnement destructeur. La fragmentation psychique permet au Moi d’échapper à la conscience totale du désastre. « Je ne souffre plus, je cesse même d’exister, tout au moins comme un Moi global ». Il est beaucoup moins difficile de gérer les fragments que de gérer le tout. Cette « fragmentation » psychique est sans aucun doute une « échappatoire » à la folie pure et simple. Les émotions d’horreur, de terreur, sont séparées de la perception physique de la douleur, des odeurs d’urine et de sang, de la vision du regard haineux ou indifférent de l’agresseur, de la compréhension intellectuelle de l’événement, etc. Ceci permet au psychisme de mettre en place une efficace stratégie de protection en concédant à la victime le pouvoir de perdre partiellement conscience de la confrontation avec la mort inhérente à l’expérience où elle a cessé d’exister en tant que personne.
Il arrive qu’elle éprouve la sensation d’observer de l’extérieur son corps supplicié, ou d’être coupée de la perception de la douleur physique, ou très souvent qu’elle s’absorbe totalement dans un détail inoffensif de la scène.
Ceci rend le récit particulièrement « bizarre » à l’interlocuteur.
En effet quoi de plus étrange que d’entendre comme cela m’est arrivé récemment : « je ne comprends pas, je voyais mon corps être torturé et je n’avais aucune douleur, je dois donc être fou, parce que ce qu’ils me faisaient devait faire vraiment très mal ».
Après le trauma, ce mécanisme de défense désespéré se manifestera encore chaque fois que la victime sera de nouveau confrontée à un élément matériel ou métaphorique du choc traumatique.
Les personnes se dissocient, par exemple lors d’un entretien portant sur leur histoire traumatique, un geste, une intonation, l’allumage d’une cigarette, etc., entraînent un « décrochage » du patient. L’interlocuteur le perçoit souvent de façon implicite : la personne paraît soudain absente, « ailleurs », ou adopte un ton monocorde ou étrangement détaché pour relater des faits horribles.
Chez un intervenant non préparé à ce genre d’entretien cela génère un sentiment d’irréalité, d’ennui, d’incrédulité. La mémoire de l’événement, elle aussi, sera morcelée et organisée selon ce qui fait le plus sens par rapport au choc traumatique, ce qui ajoute encore une difficulté supplémentaire pour accepter la crédibilité du récit de la victime. Il devient simple pour celui qui écoute de ne pas croire à la réalité de ce qu’il entend. Aiguisés comme sont les sens des victimes, celles-ci perçoivent instinctivement ce décrochage et, ce qui est vécu comme un doute, amène alors celui qui essaie péniblement de « raconter », à s’interrompre.
Ce « système » arrange souvent tout le monde. Ne plus raconter ces propos terrifiants que l’autre n’a pas envie d'entendre est bien une des fonctions de ce syndrome dissociatif.
L’identification à l’agresseur
Le concept a été élaboré par Sandor Ferenczi et remarquablement détaillé par lui « (…) cette peur, quand elle atteint son point culminant, les oblige à se soumettre automatiquement à la volonté de l’agresseur, à deviner le moindre de ses désirs, à obéir en s’oubliant complètement, et à s’identifier totalement à l’agresseur. Par identification, disons par introjection de l’agresseur, celui-ci disparaît en tant que réalité extérieure, et devient intrapsychique ».
L’identification à l’agresseur, donne à la victime la sensation désespérée et terrifiante de reprendre main sur l’événement. Elle cesse partiellement d’être une victime impuissante. Cette reprise de la main, ouvre de facto le lit de la culpabilité. La victime devient « coupable » à la place de l’agresseur. Il peut paraître parfois étrange que les victimes manifestent d’intenses sentiments de culpabilité par rapport aux faits qu’elles ont subis, qui les poussent à cacher ces faits ou à les minimiser en s’en rendant responsables. N’ai-je pas entendu « c’est en ces moments-là que je regrettais d’être costaud, c’est de ma faute si j’avais si mal, car j’étais gros à l’époque ». Bien évidemment s’il avait été moins lourd…
Identifiées à l’agresseur, les victimes retournent le plus souvent la violence contre elles-mêmes par la disqualification constante, par les conduites autodestructrices, l’automutilation, les toxicomanies, les tentatives de suicide. Elles peuvent aussi, faute d’avoir pu contre-attaquer un agresseur tout puissant, déplacer une colère légitime sur d’autres innocents, dès lors que leurs caractéristiques rappellent l’agresseur ou l’agression. Les mineurs en particulier, reproduisent souvent avec précision les actes de violence ou de détournement sexuel qu’ils ont subis contre les autres enfants, leurs éducateurs, les policiers, etc.
Quand tout est transgressé ! Des mineurs face à l’horreur absolue
Que dire du trajet migratoire des mineurs isolés étrangers, et en particulier des enfants soldats !
Lorsque l’on parle de mineurs isolés étrangers (MIE), on parle de victimes ! On ne peut pas être mineur ou même jeune majeur, être seul et sans difficulté psychique ! Sans parler des autres problèmes sociaux et administratifs qui viennent sans cesse polluer leur vie.
Une des caractéristiques des nouvelles lois en France est de voir ce passage du jour des 18 ans souvent vécu comme une terreur par un jeune pris en soins dans notre pays. Il vit ce qui devrait être un jour de joie, un jour d’entrée officielle dans l’age adulte, comme le jour où il va, une fois encore « être jeté », comme la répétition du drame du trajet migratoire.
De plus, quel sens y a-t-il à devoir comprendre qu’un jour vous êtes mineur, le lendemain de vos 18 ans vous êtes majeur donc « beaucoup plus grand dans votre tête ! » ? Il me semble absurde de croire, ou même de feindre de croire qu’en termes psychologiques, il y aurait des caps aussi tranchés. La maturation traumatique ne touche pas tout le monde de la même façon. Même en reprenant l’image du fruit piqué par un oiseau, de Sandor Ferenczi, il faut constater que tous les fruits piqués ne changent pas (ne mûrissent pas à) à la même vitesse.
Être mineur isolé, c’est être mineur, sans sa famille (quelles que soient les nuances à apporter au terme “ famille ”) et à l’étranger par rapport à son pays d’origine. Toutes ces notions réunies font le lit d’un trajet migratoire singulier, peut-être pas systématiquement traumatique, mais toujours douloureux, et particulièrement tragique et insoutenable pour les patients que je rencontre.
On m’objecte parfois que tous ne sont pas isolés, qu’ils ont de la famille en France, qu’ils ont quelqu’un à qui ils téléphonent, qu’on se demande si tout cela n’est pas de la manipulation pour les faire prendre en charge par notre merveilleux système de protection, etc. Oui mais une famille qui, pour quelque raison que ce soit, de la meilleure (moins mauvaise) à la pire, vous laisse vous débrouiller tout seul dans le système de « protection de l’Enfance », n’est-ce pas une famille « traumatisante » ? C’est, à minima, une famille qui fait défaut au moment présent.
Parfois le « faire défaut » peut être lié à différentes causes de toutes sortes de nature : la guerre, qui a fait que les parents sont morts ou ont disparu ; le défaut de fonctionnement de la famille qui a fait que celle-ci n’a pas vu, à un moment donné, d’inconvénient à ce qu’un enfant quitte le pays seul, ou avec quelqu’un plus ou moins de confiance ; la disparition de membres de la famille, ou, comme pour ce jeune Sri Lankais reçu il y a quelques mois, les deux ! Ce jeune homme avait vu une partie de sa nombreuse famille être tuée par la guérilla et tout le reste (deux enfants exceptés, dont lui) par le tsunami !
J’entends souvent parler de ces « situations » comme d'une espèce de fatalité liée à un état socio-économique, mais si tous les parents de tous les pays où l’on ne mange pas à sa faim, où le travail n’est pas assez rémunérateur, envoyaient leurs enfants à l’étranger, cela se saurait !
Par définition pour moi, ce sont des situations qui poussent à se questionner sur la nature de cette famille et sur le vécu de l’enfant dans cette famille-là, la globalisation n’étant pas de mise ici.
Et puis, le fait qu’ils soient étrangers n’implique pas n’importe quel éloignement de la famille. Certains enfants quittent leur famille à l’intérieur du territoire ou restent en famille au sens large, mais les enfants ou adolescents que je reçois sont éloignés de leur famille et de leur milieu par des distances allant de 500 à 5000 km, voire plus, et ils savent qu’il n’y a pas de retour possible sans mettre leur vie en jeu !
Il est donc possible, pour moi indispensable, d'estimer qu’est systématiquement traumatique le trajet migratoire qui amène un jeune dans un pays distant du sien, pays dont il ne connaît parfois même pas l’existence avant d’y poser le pied, et dans quelles conditions ! Le fait d’être mineur ou très jeune majeur met ces jeunes gens dans une position de vulnérabilité qui les expose à d'innombrables risques et les installe dans une situation où ils ne peuvent en aucun cas être « tranquilles », obligés qu’ils sont de veiller sans cesse à se protéger, à se méfier de tout, à assumer des responsabilités, à ne jamais pouvoir « souffler ».
Outre toutes les situations de maltraitance qui se traduisent par la fuite de l’enfant ou par le projet de se servir de l’enfant comme d’une tirelire parce que l’on pense qu’il pourra procurer des revenus une fois à l’étranger, il y a aussi les sévices et les tortures endurés par le père, la mère, ou les deux, par les mineurs, bref, toutes ces horreurs qui hantent le mineur isolé en France. La place de l'enfant est constamment foulée aux pieds dans le monde moderne, sur fond de discours solennels sur la fin de l'esclavage, de respect des droits de l'enfant, d'égalité des chances, d'éducation pour tous, de démocratisation par Internet et j'en passe. J'ai croisé beaucoup d'enfants qui avaient souffert au-delà de tout d'avoir été mis à une place impensable, parfaitement inimaginable : celle de soldats.
Ce drame s'est s'imposé il y a une dizaine d'années quand sont arrivés les enfants de Sierra Léone. Ils avaient, certes, vécu le drame d'avoir été enrôlés, utilisés, mais, pour tous ceux que nous avons reçus, ils avaient vécu l'expérience "initiatique" d'être confrontés à la violence dans ce qu'elle doit avoir de plus absolu. Contraints qu'ils avaient été, sous menace de mort d’assister, qui au viol de sa mère, de ses soeurs, qui à l’amputation sauvage de bras, de jambes de frères, sœurs ou voisins, au massacre de toute la famille et j'en passe, sachant combien les mots peuvent faire mal. Un des jeunes patients, parmi les plus éprouvés, avait été contraint de jouer au football avec la tête tranchée de son père.
Pareils "spectacles" transforment ces adolescents en témoins impuissants. Toute réaction, aussi dérisoire soit-elle, les mettrait immédiatement en danger de mort, l'inimaginable colère qu'ils emmagasinent fait le lit de la violence et de l'identification à l'agresseur.
Comment imaginer qu'il existe aujourd'hui encore des adultes capables de donner cet « exemple", capables de mettre des kalachnikovs dans des mains d'enfants en leur faisant croire qu’un gri-gri, une piqûre ou une cigarette magique les rendra invincibles ? Comment ces gamins peuvent-ils encore admettre que le rôle de l'adulte est de protéger et de donner les règles ? Certains avaient été au combat à 8 ans et avaient été nommés "sergent-chef" à 11 ans parce que les autres avaient 9 ans.
Les médias ont diffusé de nombreuses images d'enfants combattants ; ils n'ont montré le plus souvent que des regards durs, des mains trop petites pour les AK 47 ou les machettes, vignettes du pittoresque atroce dont l'époque est friande, mais il est frappant que l'on ne montre que des enfants noirs.
Comment ne pas penser aux enfants colombiens embrigadés par les FARC ? Mais aussi, pourquoi ne pas balayer devant nos portes, si près de chez nous ? Pas seulement en se rappelant ces images terribles d'un Hitler, qui, sortant un instant de son bunker et n'ayant quasiment plus d'armées, pinçait "paternellement" la joue d’un gamin de Berlin en feu pour lui faire croire qu’il pourrait par son combat sauver le IIIe Reich de l’abîme. Mais aussi en pensant aux enfants utilisés en Irlande du Nord, il y a peu, ou en s'indignant devant l'envoi en Irak depuis 2003 de quinze mineurs britanniques, dont quatre filles, qui devaient combattre en dépit de la ratification par la Grande-Bretagne d'un protocole de l'ONU sur les enfants-soldats.
Que l'enfant soit anglais, irlandais, arabe, tchétchène ou africain, il est d'abord un enfant. Son monde a été détruit et son psychisme cabossé en même temps.
Pour moi le psychisme de l'enfant est un peu comme de la pâte à modeler : quand elle est "jeune" un coup l'écrase, certes, mais la plasticité qui la rend si malléable lui permet AUSSI toutes les reconstructions, ce qui n’est plus possible avec une pâte plus « âgée ».
Comment raconter ?
Pourquoi le trajet migratoire, au sens propre du terme dans le sens de la fuite, est-il de l’ordre de l’indicible ?
Parce qu'il est, majoritairement, source de revictimisation. Il ne peut en effet avoir lieu, le plus souvent, que suite à des compromissions et des concessions. Comment payer le douanier pour passer dans la zone d’embarquement ? Comment payer le marin pour qu’il accepte de vous laisser entrer dans une cale du bateau, qui est souvent très peu confortable et a beaucoup à voir avec la cellule que l’on vient de quitter ? Comment payer le chauffeur qui vous fera faire les milliers de kilomètres qui vous séparent de la frontière ? Comment être celui qui aura, pour payer sa fuite dilapidé le « trésor des ancêtres » accumulé depuis des années ? Comment accepter l’idée de laisser ses compagnons d’infortune moins costauds que soi dans le désert à mourir seuls, ou de les laisser morts sans possibilité de sépulture, corps martyrisés maintenant livrés aux bêtes sauvages ? Mis à part les cas, tout à fait exceptionnels dans la pratique, de patients qui arrivent légalement sur le sol français et demandent ensuite l’asile politique -Rudolf Noureev étant l'exemple emblématique de cette exception- il n’y a pas de trajet linéaire. Il faut sans cesse renouveler les « démarches », parfois à chaque changement de moyen de transport, à chaque passage de frontière. Il faut aussi, quand on est à bord de ces barques qui se lancent sur l’océan, supporter de voir certains mourir en route et d’autres jetés à la mer par le passeur, il faut écoper pour que l’esquif ne chavire pas et se retrouver face à une mort quasi inéluctable à maintes reprises.
Et en plus… il faudrait pouvoir raconter cela !!!!
Arriver dans le pays de l’Autre c’est souvent une grande désillusion, la terre des Droits de l’Homme se révèle presque toujours peu accueillante, voire rejetante. Ce qui était perçu comme l’endroit de la sécurité, de l’abondance parfois, se révèle souvent être un autre enfer.
Et comment supporter d’être en relative sécurité quand on a laissé au pays, un mari, une épouse, tout ou partie des enfants ? Quand on ne sait où ils ont fini par échouer une fois qu’on les a perdus dans la fuite. Vivre avec l’espoir de retrouver celui, ceux qui ont disparu. Commence alors cette interminable attente d’un courrier, d’un coup de fil, de nouvelles apportées par un compatriote arrivant du pays. Certains patients m’ont expliqué qu'ils vont se poster devant la sortie de la douane à Roissy-Charles De Gaulle quand des avions en provenance de leur pays d’origine atterrissent pour essayer de croiser une personne connue ou se permettre de demander aux passagers débarquant si … par hasard…
Où ont-ils disparu ?
La disparition mérite, au vu de ses conséquences une place tout à fait particulière dans l’étude du trajet migratoire. Elle en est le fantôme omniprésent. L’insoutenable compagnon constructeur d’espoir parfois, abattant à d’autres moments toute possibilité de reconstruction.
Pourquoi fait-on disparaître quelqu’un ? Pourquoi ne pas se limiter à l’arrêter, à l’emprisonner, voire à l’exécuter ?
La réponse est probablement plus simple qu’il n’y paraît. La disparition mine la société dans ce qu’elle a de plus fondamental en elle, les rites de deuil qui suivent la mort officielle. La disparition empêche tout travail de mémoire. Elle bloque la pensée. Elle rend fou. Ce n’est sûrement pas sans raison que, pendant la dictature argentine, les femmes, mères, épouses, sœurs, filles qui tournaient en rond sur la Place de Mai de Buenos-Aires, étaient surnommées les "Folles de Mai".
Elles n’avaient pas le droit de manifester, alors elles marchaient sur cette place, devant le bâtiment de la présidence, la Casa Rosada. Elles contournaient l'interdiction des banderoles en portant toutes un fichu blanc sur la tête. Elles voulaient savoir où étaient leurs enfants enlevés et disparus, victimes pour beaucoup du sinistre Plan Condor.
Elles ne pouvaient supporter de ne pas savoir.
Le drame spécifique de la disparition se noue très vite, la mise en scène comportant souvent un enlèvement. À l’instant où vous êtes arrêté commence votre mort sociale. Vous devenez non-existant. Les acteurs de cette mise en scène sont souvent des policiers en civil, banalisés. Vous n’apparaissez plus sur des registres, la justice ignore où vous pouvez être, les autorités aussi. Le silence tombe, le doute s’insinue. Si, au bout de plusieurs années, les survivants décident : « Maintenant c’est sûr, il (ou elle) ne reviendra plus », cela équivaut pour eux à décider de la mort du disparu, parent, compagne, mari. Après un terrible travail de recherche infructueux, d’enquêtes, de prises de risques, c’est en plus à vous qu’appartient l'impitoyable décision de ne plus accepter les éventualités de l’emprisonnement ou de la fuite. Vous voilà contraint de vous faire à l’idée que cette personne est morte. C’est à vous que revient l’idée de la tuer.
Décider qu’il ou elle est mort(e), c’est aussi se dire qu’il ou elle n’aura pas de sépulture, or quand il n’y a pas de sépulture (un peu comme pour les « ghosts-houses » du Soudan ou les « ghost-detainees » américains), toute la ville, le pays tout entier devient une sépulture possible. Car pour commencer, le travail de deuil a besoin de preuves, de certitudes. Il faut que la mort ait une réalité pour que le symbolique puisse se manifester. Dans la disparition, il n’y a rien de tout cela. La fonction de groupe que revêt tout enterrement est aussi gommée. Le rôle fédérateur, donc dérangeant par essence pour le pouvoir, des condoléances, quelque forme qu’elles puissent prendre, ne peut avoir lieu. Même la machine médico-administrative ne peut fonctionner, le certificat médical de décès ne peut être délivré. La mort est volée à la mort. La disparition a bien pour but de tuer la mort, de priver la société de ses rites de deuil, en cela elle est "sociéticide". La disparition s’applique également à l’ « éventuel » assassin puisque sans cadavre, il n’y a pas d’assassin, personne sur qui focaliser sa colère ; ici encore cela peut être tout le monde. Et alors que dans un deuil classique le temps estompe la douleur et la mémoire, éloignant progressivement le passé tandis que l’absence se structure dans le souvenir, ici comme dans la torture, le mutisme devient la règle, les symboles primordiaux sont tus, tués.
Pour beaucoup de nos patients, la disparition de leur conjoint, de leurs parents, de certains de leurs enfants leur inflige une douleur constante et lancinante. Ils ne savent pas s’ils les reverront un jour, s’ils sont morts ou pas, s’ils ont pu s’enfuir et survivre, au prix de quelles tribulations. Cela augmente leur culpabilité d’être vivants et en relative sécurité. Attendre, attendre, une attente qui s'additionne à beaucoup trop d'autres.
La disparition a tout de même "un avantage" que n'ont pas d'autres formes de torture : elle jouit légalement d’un privilège non négligeable qui rend possible la poursuite pénale des responsables quand ils peuvent être identifiés et même faire éventuellement traîner les dictateurs en justice : la procédure reste active tant que le corps n’a pas été retrouvé. Ce n’est qu’à cette date-là que commence à courir le délai légal de prescription ; c’est, entre autres, ce qui a permis de rendre la vie moins douce à Augusto Pinochet. Maigre consolation, mais… .
Autre drame qui peut amener certains à repartir vers le pays agresseur malgré les risques : le décès d’un père, d’une mère ou d’un membre de la famille resté au pays et qui aurait donc eu « moins de chance ».
Ici aussi, comment faire le deuil sans les rituels, sans les cérémonies, les obligations ? comment ne pas voir se renforcer encore la culpabilité, l’idée enfoncée par le tortionnaire dans la tête de sa victime qu’elle est nulle, bonne a rien ?
Rédiger un certificat ?
Pouvons-nous participer à la rédaction du récit migratoire ? Les travailleurs sociaux y sont souvent contraints par leurs institutions dans le cadre de l’aide au dossier de demande d’asile. C’est le plus souvent une épreuve insoutenable, parfois dévastatrice pour le requérant obligé de retraverser le traumatisme, d’en cacher à quelqu’un de « bienveillant » certains détails sordides, intimes, abjects, etc.
Il m’arrive très souvent de devoir participer à ce type de rédaction : en effet, avec l’abaissement des standards inhérents au statut de « demandeur d’asile », les patients, leurs avocats et parfois nombre de personnes qui n’auraient légalement pas l’idée de les demander, réclament maintenant des certificats médicaux et se croient autorisés à les exiger.
Cela n’est pas en soi une mince affaire car en 2007 j’ai été amené à rédiger 349 certificats dans le cadre de demandes d'asile, de réouvertures de dossier et de compléments de suivi.
J’ai en outre rédigé 93 attestations diverses, soit un total de 442 documents en rapport direct avec la demande d'asile, c'est-à-dire en lien étroit avec le récit du trajet migratoire dans son ensemble puisqu’il commence avec la cause du départ et s’achève souvent avec la constatation des symptômes et séquelles des traumatismes. Accessoirement, il faut noter que l'inflation de ce genre de demandes est consommatrice d'un temps important du fait des recherches à effectuer dans les dossiers ; elle est à rapprocher des nouvelles procédures accélérées, puisqu'il devient maintenant nécessaire de rédiger plusieurs certificats dans le cadre des procédures de recours devant la Cour Nationale du Droit d'Asile, ou pour l'ouverture de demandes au niveau des Préfectures en fonction des nouveaux documents.
Le trajet peut-il n’être qu’un « accident » ?
Est-il possible de retrouver un statut social « décent », simplement une vie dite « normale » quand on était avant l’exil, certes, souvent sous le joug de la dictature mais vivant dans une maison, avec de la famille, des voisins, des amis, un « peuple » avec qui l’on partageait des valeurs, des idées, un art, des repères… et que tout a été pulvérisé par un trajet migratoire chaotique comme nous venons d’en voir.
C’est un des enjeux de la thérapie.
Le corps devient pour le médecin-thérapeute un média privilégié pour aborder l’indicible, pour approcher le traumatisme et par là, entamer une réparation. Pouvoir prendre en compte la souffrance d’un corps, sans « faire mal » c’est déjà une expérience nouvelle pour une victime de l’horreur de la torture prise au sens large du terme. Une partie de l’humiliation qui est collée au corps depuis la torture, car celui-ci représente le lieu où se sont concentrées les souffrances, peut se voir gommée par le côté médical des soins. Il est possible de parler, de montrer, de se faire aider sans devoir s’abaisser. Redevenir un « patient » comme avant peut être très apaisant et il est, par exemple, en début de thérapie, plus facile de parler de ses douleurs pelviennes ou de ses hémorroïdes que de parler du ou des viols que l’on a dû endurer.
De plus, la faculté de prescrire des traitements, qu’ils soient médicamenteux ou de kinésithérapie permet de soulager rapidement certains symptômes, de faire vivre un apaisement qui ne semblait plus possible, ni même imaginable.
La chimiothérapie médicamenteuse adaptée permet de proposer une atténuation des manifestations insupportables que sont les insomnies, les cauchemars, les céphalées, les douleurs articulaires, etc.
Il devient alors possible de dégager une place pour le travail psychothérapeutique, un moment de respiration non entravée.
Le rôle du médecin, au-delà du soin, est aussi de permettre un « déconditionnement », d’autoriser un certain « désenseignement » de ce que le traumatisme a appris de façon brutale.
Le soin médical, compris au sens large de la médecine, disons au sens princeps, est d’abord et avant tout le support pour retrouver le sentiment d’appartenir à l’humanité et l’expérimenter à nouveau. Le support de l’expérience primordiale que, sans jugement, sans sectarisme, en sécurité, il est possible de se confier, de se faire ausculter, examiner dans le dessein d’un mieux-être. Le corps n’est plus un lieu de souffrance mais un lieu de réparation.
La thérapie doit, avant tout, être l’espace où se retrouve le sentiment d’appartenir à l’humanité, d’être le sujet de son histoire, bien plus que le lieu d’une hypothétique réparation du traumatisme. En ce lieu, la liberté doit être offerte de se taire, indispensable à la liberté de parole. La confiance réciproque me semble être l’enjeu principal.
Cette réparation passe aussi par une ré inscription dans un phénomène social et c’est pourquoi il m’a toujours semblé indispensable d’adjoindre à ce qui est « de la thérapie pure et dure » des activités thérapeutiques plus ludiques ! Je crois indispensable de sortir du cadre thérapeutique tel qu'il est fréquemment adopté en Occident, c'est-à-dire du questionnaire restrictif, préalable au traitement. "Quand ont commencé vos douleurs ? Dans quelles circonstances ? Quels remèdes avez-vous pris ?", etc. En effet, ce protocole revêt immédiatement, pour la victime de tortures, un caractère répressif et policier qui exclut d'emblée la confiance.
L'art du thérapeute - et il est, à ma connaissance, peu de contextes où il mérite autant le nom d'art - est de maîtriser le paradoxe consistant à ouvrir le dialogue sans chercher à savoir. Dans un dédoublement parfois « miraculeux », il doit renoncer à sa position dominante de thérapeute pour n'être plus qu'auditeur, afin que la victime puisse exhumer son passé. Et que le récit de son histoire, fragment de l’Histoire avec un grand H, ne soit plus exposé, mais révélation.
Loin de moi l'idée de proposer une technique machiavélique pour arracher des confessions. Je pense que mon métier est exactement aux antipodes de ce qui ne serait alors qu'une nouvelle forme de torture, déguisée des oripeaux de la compassion et visant à intégrer la victime dans le système occidental salvateur.
Non. Les recommandations qu'on vient de lire ne sont qu'un ajout au serment d'Hippocrate, imposé par les temps modernes. « Primum non nocere ». Après vient le soin !
Un adolescent au visage fermé me fut un jour amené par son éducateur parce qu’il "posait problème".
-Ils m’ont forcé à venir ici pour que tu m’aides, ce n’est pas la peine. Je suppose que tu veux savoir mon histoire, qu’il faut que je te raconte pourquoi je suis ici, comme j’ai l’habitude, je vais te le dire et après tu me laisses tranquille et je pars, d’accord ?
-Pourquoi c’est « toujours comme ça » ?
-Bien sûr, ils veulent tous connaître mon histoire, après ils me regardent différemment et je ne les intéresse plus. Ils ne me parlent plus que de ça. De toute façon je te préviens, je ne veux pas de médicaments. Tu peux m’en donner, je ne les prendrai pas.
-Pourquoi crois-tu que je vais te donner des médicaments ?
-Parce que tous les docteurs m’en donnent toujours.
-Tu aurais voulu faire quoi comme métier ?
Interloqué, il me regarde…
-Avocat.
-Pour ?
-Aider les gens qui ont des problèmes…
À la fin de l’entretien, autre surprise pour lui, je lui demande s’il souhaitait revenir ?
-Oui, j’aimerais bien, sauf si c’est pour parler de mon histoire.
-On parlera de ce dont tu veux parler. De quoi aimerais-tu parler ?
-De ma colère !
Cette partie du trajet était dicible… pas le reste !
Docteur Pierre Duterte
Médecin Directeur du centre de santé Parcours d'Exil
Psychothérapeute – Thérapeute familial
© Docteur Pierre Duterte Psychothérapeute - Thérapeute familial
24hChrono, titre original 4 - Twenty-four, feuilleton créé par Joel Surnow et Robert Cochran, première diffusion le 6 novembre 2001… 55 jours après le 11 septembre 2001.
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